À 90 ans, certains prennent leur retraite. Sancerre, lui, continue de grimper les coteaux, verre levé et regard bien droit vers l’avenir. Car derrière l’étiquette chic et les verres qui tintent sur les terrasses françaises, l’appellation née officiellement en 1936 cache une histoire mouvementée : guerres, famines, insectes tueurs, querelles de village et révolutions viticoles. Bref, un destin à faire passer une série Netflix pour un documentaire sur les escargots.
Et pourtant, Sancerre tient bon. Mieux : il rayonne. Car Sancerre n’est pas seulement un grand vin. C’est un territoire façonné par deux millénaires de rebondissements, où chaque catastrophe a fini par produire… du caractère.
Bien avant les influenceurs vin nature et les dégustations au coucher du soleil, les Romains avaient déjà repéré le potentiel stratégique du « pays ». À la frontière des Bituriges du Berry et des Éduens bourguignons, le Sancerrois devient très tôt un lieu d’échanges intense.
Sur la butte de Sancerre et surtout autour de Saint-Thibault, on circule, on commerce, on mélange les cultures. Et évidemment, le vin n’est jamais loin. Importé, échangé, célébré sous le regard de Bacchus, il accompagne déjà la vie locale.
Mais il faudra attendre le VIIIe siècle pour voir apparaître officiellement les premières mentions des vignes de Sancerre. Mauvais timing, elles se retrouvent aussitôt prises dans les conflits entre Pépin le Bref et le duc d’Aquitaine. Une tradition locale semble naître. À Sancerre, la vigne pousse rarement tranquille.
Au Moyen Âge, les moines font le boulot
À partir du XIIe siècle, tout s’accélère. Les abbayes, les monastères et les seigneuries développent le vignoble à grande échelle. L’abbaye de Saint-Satur joue un rôle majeur, pendant que le climat médiéval, plus doux, favorise l’expansion de la vigne.
Très vite, les vins de Sancerre gagnent une réputation royale. Les blancs séduisent jusqu’aux papes Lucius III et Urbain III. Oui, le vin de Sancerre était déjà “premium” avant même l’invention du mot.
Et surtout, le territoire invente presque sans le savoir une notion devenue sacrée : celle du terroir. Les fameux “clos sancerrois”, découpés selon les sols et l’exposition, préfigurent les climats bourguignons. Petite fierté locale : le mot “climat” apparaît à Sancerre dès 1482, soit plus d’un siècle avant sa première mention en Bourgogne. De quoi alimenter quelques débats autour d’une table.
Puis arrivent les guerres, les maladies et les insectes
Évidemment, cette prospérité ne dure pas. La guerre de Cent Ans transforme le Sancerrois en terrain de passage militaire. Les pillages se multiplient, les épidémies aussi. Les hivers deviennent plus rudes avec le Petit Âge glaciaire. Le vignoble recule.
Puis le XVIe siècle ajoute une couche. Maladies de la vigne, invasions de coléoptères ravageurs et guerres de Religion. Sancerre, bastion protestant influencé par Calvin, subit sièges, famines et destructions. Les villages viticoles sont saccagés, les vignes abandonnées.
À la fin du siècle, le territoire est en ruine. Mais Sancerre possède déjà cette qualité rare : une capacité presque insolente à renaître.
Le canal, Paris et le business du vin
Au XVIIe siècle, grâce notamment au canal de Briare, les vins de Sancerre trouvent un accès direct à Paris. Une génération de marchands protestants sancerrois investit la capitale. En 1685, plus d’un tiers des marchands de vins protestants parisiens sont originaires du Sancerrois.
Le vignoble change alors de dimension. Il exporte jusqu’en Angleterre et en Écosse. Puis vient le XIXe siècle, l’âge d’or… avant la catastrophe.
Comme partout en Europe, le phylloxéra débarque. Le minuscule puceron américain détruit les vignes. Sancerre est touché en 1885. Cette fois, les vignerons prennent une décision radicale : reconstruire le vignoble autour de deux cépages devenus emblématiques – le Sauvignon blanc et le Pinot noir. Une renaissance moderne commence.
1936 : naissance officielle d’une légende
Au début du XXe siècle, la Première Guerre mondiale vide les campagnes. Les jeunes partent ou meurent au front. Les ventes chutent. Les tensions explosent entre anciens et réformateurs.
Mais une poignée de vignerons refuse de voir disparaître le vignoble.
En 1931, pour lutter contre les fraudes et défendre le nom Sancerre, les syndicats locaux engagent même une action en justice. Une démarche pionnière qui mènera, le 14 novembre 1936, à la reconnaissance officielle de l’AOC Sancerre pour les vins blancs.
Les rouges et rosés suivront en 1959.
Depuis, le vignoble n’a cessé d’avancer : modernisation des caves, création de coopératives, promotion nationale, innovation technique avec le SICAVAC, ouverture internationale… Sancerre devient une référence mondiale.
90 ans et toujours pas rangé
Aujourd’hui, le vignoble regarde autant vers son histoire que vers l’avenir.



Entre blancs tendus, rouges élégants et rosés qui ne craignent plus l’hiver, les domaines continuent d’écrire la suite. Le Domaine Bailly-Reverdy et son blanc mythique « Monts Damnés », le rosé affirmé du Domaine Reverdy Bernard & Fils ou encore les rouges prometteurs du Domaine Tabordet rappellent que Sancerre n’est pas figé dans son prestige. Il continue d’expérimenter, de surprendre et de se réinventer.
Finalement, à 90 ans, Sancerre ressemble un peu à ses vins : vif, précis, parfois nerveux, mais toujours debout. Et franchement, après neuf cents ans d’histoire, il a bien mérité un verre !
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