Scène culte pour certains, abus de pouvoir pour d’autres, la scène de l’interrogatoire dans Basic Instinct continue de faire débat. Trente ans après, une séquence de cinéma suffit à cristalliser les tensions entre liberté artistique, féminisme et réécriture du passé.
C’est l’une des scènes les plus emblématiques – et les plus disséquées – du cinéma des années 1990. Sharon Stone, robe blanche et regard acier, croise et décroise les jambes face à une salle d’enquêteurs médusés. Une séquence de 42 secondes, sans musique, sans violence, mais qui déclenche encore aujourd’hui une avalanche de commentaires. Trente ans après sa sortie, Basic Instinct ne fait plus seulement l’objet d’analyses cinéphiles, mais aussi de procès idéologiques.
Le thriller sulfureux de Paul Verhoeven, sorti en 1992, a immédiatement été classé parmi les films les plus érotiques et transgressifs du cinéma hollywoodien. Le personnage de Catherine Tramell, écrivain manipulatrice accusée de meurtre, a propulsé Sharon Stone au rang d’icône. Mais en 2021, l’actrice revient sur cette scène devenue mythique pour dénoncer un tournage qu’elle estime avoir subi. Dans ses mémoires, elle affirme ne pas avoir donné son plein consentement pour apparaître nue à l’écran, ce que le réalisateur conteste fermement.
Les révélations ont relancé un débat plus large : faut-il relire toutes les œuvres du passé à l’aune des normes d’aujourd’hui ? Doit-on réévaluer chaque scène, chaque geste, chaque mot au prisme du #MeToo ? Car si le mouvement a eu le mérite de briser un silence longtemps complice, ses dérives interrogent. À force de vouloir tout contextualiser, le risque n’est-il pas de réécrire l’histoire avec les lunettes du présent ?
Dans le cas de Basic Instinct, ce sont bien 42 secondes qui sont désormais passées au crible d’une lecture post-#MeToo. Une scène certes osée, mais assumée à l’époque comme un choix esthétique audacieux, dans un film ouvertement provocateur. Sharon Stone y incarne une femme libre, puissante, qui use de son corps comme d’une arme. Une héroïne hitchcockienne dans la lignée des femmes fatales, loin des clichés de la femme soumise. Peut-on aujourd’hui réduire cette performance à une simple instrumentalisation masculine ?
Le féminisme a permis d’arracher des victoires nécessaires. Mais certains de ses avatars modernes semblent parfois confondre justice et révisionnisme. Ce que Basic Instinct représentait en 1992 — un film choc, transgressif, dérangeant — devient dans certains discours un objet coupable, presque criminel. À croire que l’on ne peut plus filmer une scène de séduction sans y voir un abus latent.
Le reboot annoncé par Amazon MGM, avec le scénariste Joe Eszterhas aux commandes, s’inscrira-t-il dans cette mouvance aseptisée ? Ou osera-t-il renouer avec la liberté de ton qui fit la force de l’original ? Le scénariste, aujourd’hui octogénaire, semble déterminé à réaffirmer un érotisme sans filtres. De quoi alimenter une nouvelle polémique, avant même le premier clap.





