À rebours du flux d’images instantanées, Dana Lixenberg photographie comme on tient une note longue : dans la durée, l’écoute et la retenue.
Encore peu montrée en France, la photographe néerlandaise fait l’objet d’une vaste rétrospective à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 24 mai 2026. Intitulée Dana Lixenberg. American Images, l’exposition, co-curatée par Laurie Hurwitz (MEP) et Marcel Feil (MAPFRE), déplie plus de trente ans d’un travail obstiné, presque ascétique : construire, patiemment, une archive sensible des États-Unis.
Née à Amsterdam en 1964, installée à New York à la fin des années 1980, Lixenberg a choisi l’Amérique comme terrain d’observation – non pas celle des slogans, mais celle des seuils, des marges, des intérieurs. Elle travaille à la chambre grand format 4 × 5 pouces. Trépied, voile noir, mise au point millimétrée : l’appareil impose son tempo. On ne déclenche pas, on négocie.
Photographier est comme une danse lente
dit-elle.

Comprendre : la pose est un dialogue silencieux. Le temps n’est pas un luxe, c’est une condition. L’image n’est pas prise, elle est accordée.
Cette éthique irrigue aussi bien ses commandes pour la presse – The New Yorker, The New York Times Magazine, Vibe – que ses projets au long cours. Aucune hiérarchie. Une femme condamnée à mort au Texas reçoit la même attention qu’une star mondiale. Des travailleuses du sexe dans le Nevada, des familles sans logement dans l’Indiana : même frontalité, même lumière tenue, même refus de l’effet.

Tupac, 22 ans, sous la pluie
Son portrait de Tupac Shakur, réalisé en 1993 à Atlanta pour Vibe, reste emblématique. Il a vingt-deux ans. Il pleut. La tête légèrement inclinée, le regard presque doux, il apparaît moins en combattant qu’en écrivain. Trois ans plus tard, il sera assassiné. L’image, elle, résiste aux simplifications : elle garde la complexité d’un homme avant le mythe.
George Pitts, ancien directeur photo de Vibe, résumait cette inversion des rôles : avec les anonymes, Lixenberg révèle le charisme ; avec les célébrités, la vulnérabilité.

Documenter sans appuyer
Ses séries documentaires prolongent ce refus du spectaculaire. À Jeffersonville (Indiana), entre 1997 et 2004, elle photographie les résidents d’un foyer d’accueil sans misérabilisme. En Alaska, dans The Last Days of Shishmaref (2008), la fonte du pergélisol affleure, mais ce sont les visages qui tiennent le cadre.
Et puis il y a Imperial Courts, commencé en 1993, dans le sillage des émeutes de Los Angeles de 1992 après le passage à tabac de Rodney King et l’acquittement des policiers impliqués. Depuis plus de trente ans, Lixenberg retourne dans ce complexe de logements sociaux de Watts. Elle apporte des tirages, enregistre des voix, ajoute le son et la vidéo. Elle revient. Encore. Toujours. Là où les médias ont souvent figé le quartier dans la violence, elle construit une mémoire habitée – faite de continuités, d’absences, d’enfants devenus adultes.
Une résistance tranquille
À l’heure des flux et des scrolls, son œuvre agit comme une chambre d’écho. Elle ralentit. Elle oblige à regarder. Elle ne dramatise pas, elle insiste. Chaque portrait semble dire : voici une personne, irréductible à son statut, à son contexte, à son image publique.
Dana Lixenberg photographie l’attente – non comme un vide, mais comme un espace de rencontre. Une politique du regard, en somme. Patiente. Têtue. Profondément humaine.
“Dana Lixenberg. American Images”, jusqu’au 24 mai 2026 à la Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris IVe.




