On peut écrire beaucoup de choses sur Paris : qu’elle court, qu’elle brille, qu’elle grince, qu’elle se souvient trop, ou pas assez. Mais il existe des endroits où la capitale prend une respiration plus humaine. Pradel, accroché entre Bastille et la place des Vosges comme un bouton de rose sur un revers de veste, fait partie de ces microclimats sociaux où l’on vient autant pour manger que pour vérifier si la douceur existe encore.
Le 13 novembre, un de ces soirs pas comme les autres où la ville hésite entre hommage, mélancolie et tiédeur climatique, j’étais chez Pradel en compagnie de Neven Couvignou, compagnon de route, observateur lucide et parfois philosophe de comptoir quand la nuit s’y prête. À peine assis, nous avons été entourés d’un casting que même Rhomer n’aurait osé inventer :
à droite, un couple du quartier portant un toast à la vie avec une élégance rare et lumineuse
à gauche, une grand-mère d’une douceur presque réglementaire partageait un clafoutis aux prunes avec sa petite-fille, qui semblait découvrir que la joie pouvait être tiède, sucrée et bien servie.
Et puis, rajoutant un soupçon de surréalisme, un chien — dont personne n’a jamais vraiment su à qui il appartenait — aboyait périodiquement, comme pour s’assurer que son existence figurait bien dans le récit général. Un manifeste canin du « moi aussi ».

La cuisine, elle, joue franc-jeu
La carte de Pradel n’est pas une carte : c’est une déclaration d’intentions. Une promesse faite aux estomacs, aux mémoires gustatives et aux humeurs bancales.
Nous avons commencé avec une soupe de potiron à la crème fouettée de truffe. Une potion orange réconfortante qui aurait pu réparer n’importe quel chagrin de saison. Neven, après deux cuillerées, a simplement murmuré :
Voilà. Le monde redevient gérable.
Le suprême de poulet jaune, sauce forestière, a suivi — tendre, boisé, presque scout dans son sérieux. Neven, lui, a plongé dans un magret de canard de la ferme Pountoun, nappé d’une sauce au vinaigre de framboise, accompagné d’un gratin dauphinois large, épais, crémeux, dont la seule description devrait être classée en littérature gourmande.
Au moment des desserts, nous avions déjà baissé notre vigilance. Je choisi urgemment le clafoutis aux prunes de mes voisines, à mi-chemin entre la madeleine de Proust et le câlin d’une grand-tante préférée. Préférée, dis-je. Une mousse au chocolat onctueuse, faisait de l’œil à Neven, qu’il a dégusté comme si c’était la première de sa vie, ou peut-être la meilleure.




Le repas aurait pu s’en tenir là, mais il y avait ce Sauvignon « Plein La Vue », de Jeff Carrel dont la robe, or clair et brillante, oscillait entre l’éclairage d’un réverbère et la lueur d’un matin indien. Citron confit, craie humide, petite brise marine… Bref, le nez offrait là un parfum qui ferait passer un cours de géographie pour un moment de poésie.
Et la bouche se lançait ainsi dans une démonstration sportive : fraîche, vive, pressée, un peu comme un ruisseau surexcité qui dévale la colline sans prévenir. Neven fit tournoyer son verre, puis conclu :
Ce blanc ne marche pas, il trottine.
Et je n’ai pas trouvé meilleure définition.
Pradel, un bistrot qui raconte
Le cadre imaginé par Samia Boukaoula est une conversation en soi : murs marouflés comme des pages d’histoire, rouges feutrés, bois chaleureux, objets chinés… Bref, un équilibre tendre et soigné entre nostalgie assumée et présent bien réveillé. Le tout observé par le chien évoqué plus tôt, qui, fidèle à sa vocation philosophico-canine, s’est permis de petits aboiements contemplatifs.
Quant à Vincent Meillon, patron accompli, il évolue avec la sérénité de ceux qui n’ont plus rien à prouver depuis des lustres. Son restaurant, est un mini-théâtre où le passé ne prend jamais la poussière et où le présent a le droit d’être élégant sans se la raconter.

Un lieu où tout le monde existe
On pourrait dire que Pradel sert bien. On pourrait dire qu’on y mange merveilleusement. On pourrait dire que l’accueil y est juste, simple, humain. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel : Pradel est un endroit où l’on existe.
Les couples, les familles, les habitués, les touristes perdus, les voisins émus, le chien… Tout le monde y trouve une place.
À la fin du repas, nous observons la salle un moment, puis je déclare, comme une évidence :
On devrait tous avoir un Pradel dans notre vie.
Même le chien, cette fois-ci, n’a pas aboyé.
Peut-être parce qu’il était d’accord.
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