À Los Angeles, il ne restait plus grand-chose à applaudir côté mode. Depuis le dernier coup d’éclat de Balenciaga à l’été 2023, la scène fashion locale ressemblait à un décor après tournage : quelques attachées de presse fatiguées, des rédactrices contraintes de remonter à New York pour survivre médiatiquement, et une Fashion Week disparue dans l’indifférence générale après deux saisons à peine. Pourtant.
Pendant que les podiums institutionnels agonisent, les maisons de luxe, elles, colonisent Los Angeles autrement. Par le retail, l’architecture et le fantasme. Et cette semaine, Dior est venu rappeler que dans cette ville, le luxe ne défile jamais vraiment – il se met en scène.
Six mois après avoir inauguré sa spectaculaire House of Dior Beverly Hills, gigantesque paquebot de verre et de pierre dessiné par Peter Marino sur Rodeo Drive, la maison du groupe LVMH a investi le Los Angeles County Museum of Art pour son défilé Croisière 2027. Un choix loin d’être anodin. Le musée vient tout juste de dévoiler les Geffen Galleries, nouvel ovni monumental imaginé par Peter Zumthor, immense vaisseau de béton flottant au-dessus du Wilshire Boulevard.

Avant même la première silhouette, tout ressemble déjà à un générique d’ouverture. Les invités longent l’installation culte Urban Light de Chris Burden sous une forêt de flashs et de cris de photographes. Puis, après une armée de gardes du corps en costumes noirs parfaitement synchronisés, de jeunes ouvreurs en uniforme gris Dior guident les invités vers un décor plus hollywoodien qu’un studio Paramount : faux brouillard, lampadaires parisiens, Cadillac vintage, pénombres hitchcockiennes et ambiance de thriller sentimental.
Le cinéma est omniprésent, jusque dans les notes du défilé. Jonathan Anderson revendique une fascination ancienne entre Dior et Hollywood. Une histoire qui remonte à Christian Dior lui-même, costumier occasionnel et habilleur obsessionnel des stars de l’âge d’or américain : Marlene Dietrich, Ava Gardner, Grace Kelly, Sophia Loren ou encore Marilyn Monroe.

Quand la musique blues hypnotique de John Lee Hooker a envahi l’espace, le premier mannequin est apparu dans une robe jaune bouton d’or presque translucide, couverte de rosettes délicates. Puis sont venues les fleurs… Coquelicots orange, bretelles fleuries, bouquets textiles, comme si le défilé hésite entre jardin californien et hallucination technicolor.
Les silhouettes masculines, elles, semblent sortir d’un club privé fréquenté par des rock stars insomniaques. Blazers croisés, pantalons lamés, allure de dandy fatigué à trois heures du matin sur Sunset Boulevard. Plusieurs mannequins portent des couronnes spectaculaires imaginées par Philip Treacy, réinterprétant l’esprit des célèbres créations conçues autrefois pour Isabella Blow. D’autres arborent des chemises créées avec Ed Ruscha, figure mythique de l’art californien et obsession manifeste d’Anderson.

La collection avance alors comme un travelling lent : manteaux griffés d’ombres géométriques façon stores vénitiens, robes rouges maintenues par d’immenses fleurs sculpturales, sacs croissants, minaudières scintillantes et souliers couverts de sequins. Un glamour parfois absurde, souvent brillant, toujours très conscient de sa propre théâtralité.
Puis Air a pris le relais en bande-son finale. Les robes drapées ont défilé une dernière fois avant que Jonathan Anderson n’apparaisse pour saluer. Et soudain, le véritable climax hollywoodien : Sabrina Carpenter, arrivée au tout dernier moment, a provoqué un mini mouvement de foule en rejoignant le photo-call. Dans son sillage, Miley Cyrus, Anya Taylor-Joy, Macaulay Culkin, Mikey Madison et l’inusable Al Pacino.
Pendant ce temps, les journalistes français, eux, tentent surtout de survivre au froid inattendu de Los Angeles, enveloppés dans des plaids Dior distribués à l’entrée comme des couvertures de survie « Couture ». Une scène délicieusement absurde. Des rédactrices de mode frigorifiées, errant dans les nouvelles galeries du LACMA avec l’air de touristes perdus dans un film de David Lynch.
À la sortie, sur la passerelle traversant Wilshire Boulevard, un immense Billboard de la campagne Cruise affiche Alison Oliver en héroïne de film noir. Une dernière image avant le générique de fin.
Au fond, c’est exactement ce que Dior est venu vendre à Los Angeles. Non pas une collection, mais une séance de cinéma. Une nuit où Hollywood rejoue son propre mythe sous perfusion de luxe français. Et où tout le monde, finalement, accepte avec joie de devenir figurant.




