Dans un monde où les cinéastes luttent contre des budgets et parfois des producteurs, Pedro Almodóvar, lui, a choisi un adversaire autrement plus redoutable : le petit trait vertical qui clignote sur l’écran. Oui, le curseur. Celui qui ne dit rien, mais qui juge fort.
Dans un nouveau tourbillon narratif, le cinéaste met en scène Raúl, réalisateur en bout de course, type d’homme qui fixe une page blanche comme d’autres fixent la mer. Avec un léger désespoir poli. Il court après l’inspiration comme on court après un bus déjà parti.
« Autofiction » appartient à cette catégorie très spécifique du cinéma. Les films qui parlent du cinéma, tout en donnant l’impression que le cinéma est une maladie contagieuse. On y retrouve cette obsession almodovarienne pour les récits qui se regardent eux-mêmes dans un miroir fissuré.

Raúl, alter ego à peine maquillé du réalisateur, semble pris dans un labyrinthe où chaque idée en appelle une autre, puis la contredit immédiatement. On croit suivre une histoire, mais c’est elle qui suit, un peu comme un chat narquois qui change de pièce dès qu’on croit l’apercevoir.
Ce jeu de miroirs rappelle les grandes incursions autobiographiques du cinéaste, notamment « Douleur et Gloire », où Antonio Banderas incarnait déjà un double fatigué, hanté par ses souvenirs et ses douleurs comme par une playlist trop intime. On pense aussi à « Étreintes brisées », où la mise en abyme devenait une sorte de sport extrême émotionnel.
Mais ici, le vertige est encore plus assumé. « Autofiction » ne raconte pas une histoire sur la création, il simule le moment où une histoire hésite à exister.

Trauma familial en technicolor
Lors d’une master class parisienne (où les étudiants avaient probablement l’air de carnets Moleskine sur pattes), Pedro Almodóvar a rappelé que ses couleurs ne sont jamais décoratives. Le rouge, le vert, les aplats saturés : tout cela vient d’une mémoire intime, presque politique.
Dans la plaine de la Manche, explique-t-il, les femmes étaient autrefois contraintes au deuil prolongé, condamnées au noir comme à une identité unique et définitive. Sa propre mère, après la mort de son père, aurait été soumise à cette règle silencieuse. Alors Almodóvar a répondu comme seuls certains artistes savent le faire. En repeignant le monde.
Ses films ressemblent à des incendies contrôlés, où chaque costume est une déclaration d’indépendance chromatique. Dans « Autofiction », cette esthétique devient presque un personnage secondaire, commentant l’action à coups de couleurs trop vives pour être innocentes.

Cannes, Venise et la fatigue élégante du génie
Après le succès de « La Chambre d’à côté » – où Tilda Swinton et Julianne Moore traversaient la maladie comme on traverse un paysage en slow motion – le cinéaste est revenu cette année au Festival de Cannes, armé d’un film en espagnol pur jus, sans stars globalisées, comme s’il avait décidé de revenir à la source avec une simple cuillère en bois.
On pourrait croire à un geste de retrait. C’est en réalité tout l’inverse. C’est une intensification. Chez Almodóvar, la sobriété est une illusion optique. Et à 76 ans, inutile de lui proposer un changement de cap : il a déjà fait tous les détours possibles depuis la Movida madrilène, époque où Tout sur ma mère confirmait déjà que les mères, chez lui, ne sont jamais de simples mères, mais des forces naturelles.
Raúl, ou l’art de souffrir élégamment
Dans Autofiction, Raúl est un homme qui souffre avec une certaine discipline esthétique. Il possède une grande maison brutaliste, des œuvres d’art aux murs, et une incapacité chronique à écrire autrement qu’en spirale. Il s’enferme dans des crises créatives qui ressemblent à des tempêtes domestiques. Il aime, il doute, il détruit, il recommence. Bref : il crée.
Le film laisse entendre que le processus artistique n’est pas une illumination mais une sorte de sport de combat mental, où l’adversaire principal est soi-même – et parfois le curseur clignotant d’un document vide, ce petit trait vertical qui devient ici une entité presque mythologique.

L’inspiration comme maladie incurable
Almodóvar, interrogé sur son processus, décrit l’inspiration comme un phénomène à la fois soudain et tyrannique. Elle arrive sans prévenir, impose son rythme, puis disparaît en laissant derrière elle une forme de dépendance. C’est peut-être cela, le cœur d’Autofiction. Montrer que créer, ce n’est pas exprimer quelque chose, mais survivre à quelque chose qui veut s’exprimer à travers vous.
Dans cette logique, Raúl n’est pas un auteur. Il est un terrain d’atterrissage.
« Autofiction » n’est pas un film confortable. Il déborde, se contredit, se replie, repart. Il donne parfois l’impression d’être en train de se faire en direct, comme si le montage hésitait à trancher entre l’accident et la révélation. Mais c’est précisément là que Pedro Almodóvar reste fidèle à lui-même : dans cette manière de transformer le chaos intérieur en architecture émotionnelle flamboyante.
On en ressort un peu étourdi, avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose qui ne voulait pas être raconté, mais qui n’a pas réussi à s’en empêcher. Et c’est peut-être ça, finalement, le vrai vertige de la création.




