Après une décennie à transformer la femme Saint Laurent en créature nocturne capable de faire trembler un premier rang, Anthony Vaccarello quitte la direction artistique de la maison. Une séparation officielle qui sent la fin de règne, le changement de playlist, la réunion de crise organisée autour d’un café hors de prix.
C’est officiel. Chez Saint Laurent, le couple créatif le plus sombre de la mode française vient de se séparer. Il y a peu, la maison parisienne a confirmé le départ d’Anthony Vaccarello, son directeur artistique depuis 2016. Dix ans de silhouettes sculpturales, de robes qui tiennent davantage de la déclaration d’indépendance que du vêtement de bureau, de défilés monumentaux et de mannequins capables de marcher sur du verre sans froisser leur tailleur. Et maintenant ? Rideau. Ou plutôt, grand drapé noir, lumière rasante et communiqué de presse soigneusement repassé.
La nouvelle ne surprend personne ou presque. Après le dernier défilé spectaculaire de la maison, baigné d’or et de lumière, les rumeurs avaient déjà pris leur envol. Il ne manquait plus que le tampon officiel pour transformer le secret de polichinelle en événement mode de la semaine. Le voici.
Au cours de la dernière décennie, Anthony Vaccarello a joué un rôle déterminant dans le développement de Saint Laurent
indique la maison.
En somme, le monsieur a fait le travail, les chiffres sont là, les vêtements aussi, mais il est désormais temps de changer de tête pensante. Dans la mode, les histoires d’amour durent parfois dix ans. Les contrats, eux, ont leurs propres saisons.
De 974 millions à 2,64 milliards d’euros : le cuir, ça rapporte
Pour comprendre l’importance du départ, il faut quitter quelques instants les podiums et regarder les chiffres. En 2016, lorsque le styliste et producteur belge prend les commandes, Saint Laurent réalise 974 millions d’euros de chiffre d’affaires et possède 142 magasins dans le monde. En 2025, la marque affiche 2,64 milliards d’euros de revenus et environ 312 boutiques. Entre les deux, le chiffre d’affaires a presque triplé. Oui, les robes très courtes peuvent avoir de grandes ambitions.
La réalité est toutefois un peu moins scintillante que les projecteurs du défilé. En 2025, les ventes ont reculé de 8 % en données publiées et de 6 % à données comparables. La marge opérationnelle courante s’établit à 20 %. Saint Laurent reste néanmoins l’un des poids lourds de Kering, deuxième contributeur au chiffre d’affaires du groupe derrière Gucci, avec une activité réalisée à 80 % en direct auprès des consommateurs.
Autrement dit, la maison française vend du rêve, mais elle doit aussi composer avec une réalité très concrète. C’est-à-dire des clients à convaincre, des boutiques à faire tourner et des résultats qui ne se redressent pas uniquement en ajoutant trois mètres de soie à une robe.
Luca de Meo, directeur général de Kering, a tenu à saluer le travail du créateur :
Par sa vision créative et son exigence, il a contribué à renforcer durablement le rayonnement de l’une des plus grandes maisons de couture françaises
Cédric Charbit, président-directeur général de la maison, a lui aussi salué une décennie durant laquelle Anthony Vaccarello a hissé la marque au sommet de la désirabilité et de l’influence culturelle. Deux hommages, un départ et probablement beaucoup de conversations en costume sombre. Dans le luxe, même les ruptures ont de l’allure.
2006, 2016, 2026 : Anthony Vaccarello et sa passion des années en six
Chez Anthony Vaccarello, les années terminées par un six semblent avoir un petit quelque chose de mystique. En 2006, le créateur belge, alors diplômé de La Cambre à Bruxelles, remporte le Grand Prix du Festival international de mode et de photographie de Hyères. Il a 26 ans et déjà une idée assez précise de ce qu’il veut faire aux vêtements. Il veut les couper, les tordre, les asymétriser et laisser apparaître juste assez de peau pour que l’imagination fasse le reste.
Il passe ensuite par Karl Lagerfeld et Fendi, avant de lancer sa propre marque. Son territoire est rapidement identifiable. Le cuir, les découpes géométriques, les drapés asymétriques et une sensualité qui ne demande pas la permission. En 2011, il décroche le prix de l’Andam. En 2015, il prend la direction artistique de Versus, la ligne bis de Versace.
Puis arrive… Saint Laurent !
À la recherche d’un successeur moins « torturé » qu’Hedi Slimane, parti après quatre années de rock, de silhouettes androgynes et de pantalons si étroits qu’ils semblaient négocier directement avec l’anatomie, Kering recrute Anthony Vaccarello. Sa nomination est officialisée en avril 2016. En septembre, il présente son premier défilé.
Le décor est à la hauteur du symbole. L’ancienne abbaye de Penthemont, bâtiment historique alors en travaux, destiné à accueillir le futur siège de la marque. Une maison en chantier, un nouveau créateur et une entreprise sur le point de changer d’échelle. Il y a des débuts moins romanesques.
La femme Saint Laurent ? Une nuit blanche avec un compte en banque
Anthony Vaccarello n’a pas cherché à prolonger indéfiniment le règne de son prédécesseur. Il a préféré imposer sa propre grammaire. Exit, ou presque, la silhouette rock et androgyne qui avait marqué les années Slimane, place à une féminité plus affirmée, plus sensuelle, plus architecturale.
Décolletés asymétriques, robes en cuir, minijupes vertigineuses, épaules structurées… La femme Saint Laurent version Vaccarello semble avoir trois rendez-vous importants, une exposition à voir, un verre à prendre à minuit et absolument aucune intention de rentrer avant le lever du soleil.
Elle est intellectuelle, indépendante, dangereusement séduisante. Elle pourrait disserter sur l’art contemporain tout en portant une robe dont la principale caractéristique technique consiste à défier les lois de la gravité.
Anthony Vaccarello comprend aussi très vite qu’une maison de couture ne vit pas uniquement de ses vêtements. Il réintroduit le logo YSL, le fameux Cassandre, et s’appuie sur ce symbole historique pour installer sa propre époque. Un geste stratégique. Dans le luxe, la nostalgie est un outil puissant, surtout lorsqu’elle est vendue dans un sac parfaitement reconnaissable.
Au fil des saisons, le créateur alterne les défilés spectaculaires et les expérimentations visuelles. En 2019, il plonge le public dans le noir, sous des lampes ultraviolettes, et fait surgir des pièces fluorescentes. En 2024, sa « Naked Collection » joue avec la transparence et les vêtements qui montrent autant qu’ils dissimulent. Quelques saisons plus tard, l’industrie semble encore digérer la leçon. Dans la mode, l’inspiration circule vite ; la discrétion, beaucoup moins.
Saint Laurent, ou comment transformer un défilé en événement culturel
Le bilan du créateur dépasse largement la question de savoir combien de centimètres de tissu peuvent être retirés d’une jupe sans déclencher une réunion juridique.
Sous son impulsion, Saint Laurent est devenue une marque qui raconte autant qu’elle habille. Les défilés au pied de la tour Eiffel ont installé une esthétique immédiatement identifiable, entre monumentalité, cinéma et puissance de l’image. Le vêtement est au centre, bien sûr, mais il n’est plus seul sur scène. L’architecture, la musique, les artistes et les célébrités participent au spectacle.
Même logique dans les boutiques. Le flagship de l’avenue Montaigne, à Paris, évoque davantage l’intérieur d’un collectionneur d’art que le temple classique du shopping. On y vient acheter une pièce, certes, mais aussi consommer un univers, une atmosphère et une certaine idée du goût – idéalement sans regarder l’étiquette trop longtemps.
Les espaces Saint Laurent Rive Droite prolongent cette stratégie. De Paris à Los Angeles, en passant par New York et Pékin, ils accueillent des expositions, des événements et des rencontres artistiques. La maison ne se contente plus de fournir des tenues aux artistes, elle leur ouvre ses murs, leur consacre des espaces et les intègre à son récit culturel.
Le travail de Jacques Villeglé, actuellement mis en lumière par la maison, illustre cette ambition. En 2023, Saint Laurent a même créé sa propre société de production cinématographique. Une évolution logique pour une marque qui a compris qu’à l’ère des réseaux sociaux, le défilé ne s’arrête pas lorsque le dernier mannequin quitte le podium. Il continue sur les écrans, dans les conversations et dans les dossiers de presse.
Anthony Vaccarello aura ainsi contribué à faire de Saint Laurent bien davantage qu’une griffe de vêtements. Une machine à produire des images, des références et du désir. Avec, au passage, une croissance commerciale qui donne à cette ambition culturelle un argument de poids.
Qui pour reprendre le trône ?
Reste désormais la question qui agite les conversations des premiers rangs : qui prendra la suite ?
Saint Laurent annonce que le nom de son prochain directeur ou de sa prochaine directrice de la création sera communiqué ultérieurement. Parmi les personnalités régulièrement citées figure Chemena Kamali, actuelle directrice de la création de Chloé, qui a travaillé chez Saint Laurent aux côtés d’Anthony Vaccarello.
Le profil a de quoi alimenter les spéculations. Mais, à ce stade, aucune nomination n’est confirmée. Il faudra donc patienter avant de savoir si la maison choisira de poursuivre dans la veine sensuelle et spectaculaire de ces dix dernières années ou d’ouvrir un nouveau chapitre esthétique.
Car succéder à Vaccarello ne consiste pas simplement à trouver quelqu’un qui maîtrise les découpes, le cuir et les robes transparentes. Il faudra préserver une identité désormais solidement installée, entre héritage couture, culture populaire et performance commerciale. Le tout sans donner l’impression de rejouer le même défilé avec une nouvelle bande-son.
Une mission délicate, même pour quelqu’un qui a déjà survécu à plusieurs Fashion Weeks parisiennes.




