Des corps nus dans les dunes, des œufs à la coque au réveil, des escargots géants et quelques figures tutélaires de la mode et du football : chez Juergen Teller, l’amour se conjugue à tous les temps, mais toujours sans retouche. Avec « Guten Morgen Sonnenschein », présentée chez Suzanne Tarasieve, le photographe allemand célèbre son quotidien, son épouse Dovile Drizyte et leur fille Iggy dans une ode à la vie aussi tendre qu’irrévérencieuse.
Chez Juergen Teller, la poésie a parfois des allures de lendemain matin. Elle sent le café fraîchement passé, se déguste à la petite cuillère autour d’un œuf à la coque et ne prend surtout pas la peine de dissimuler ses imperfections. Le photographe allemand, qui a fait de l’anti-glamour une esthétique et du mauvais goût une forme de sophistication, revient à Paris avec une exposition qui regarde moins le monde à travers le prisme de la mode que celui, autrement plus vaste, de l’amour. Son titre ? « Guten Morgen Sonnenschein », soit « Bonjour, mon rayon de soleil ».
À première vue, l’univers de Teller ressemble à une joyeuse brocante visuelle où Vivienne Westwood pourrait croiser des escargots géants au détour d’un chemin. Des couleurs criardes, des poses incongrues, des corps qui refusent obstinément de rentrer dans le cadre : le photographe n’a jamais vraiment fait dans la bienséance. Mais derrière cette apparente provocation se cache une obsession beaucoup plus intime. Depuis huit ans et demi, son épouse Dovile Drizyte partage avec lui bien davantage qu’une vie conjugale : elle est devenue sa complice artistique, son sujet privilégié et, visiblement, sa meilleure partenaire de jeu.
Ensemble, ils construisent leur propre mythologie domestique. Dans We Are Building Our Future Together (2021), le couple enfile bottes en caoutchouc, vêtements fluorescents et casques de chantier, comme s’il s’apprêtait à bâtir le monde de demain avec les moyens du bord. Dans The Myth (2022), les deux protagonistes photographient leurs jambes en l’air dans chacune des 97 chambres du Grand Hôtel Villa Serbelloni, sur les rives du lac de Côme. Une performance qui tient autant de la déclaration de fertilité que du tourisme conjugal intensif. Leur plus belle création reste toutefois Iggy, leur fille, devenue à son tour une présence récurrente dans les images de son père. Comme quoi, chez les Teller, le meilleur projet artistique est aussi celui qui ne se commande pas.

L’amour, avec supplément café
Au cœur de l’exposition, la série éponyme Guten Morgen Sonnenschein donne le ton. Ici, pas de grand spectacle ni de mise en scène spectaculaire : seulement un matin ordinaire, élevé au rang de petit événement. Une horloge vintage ornée d’une chouette indique gaiement neuf heures et demie. Le café filtre attend ses amateurs, l’œuf à la coque sa dégustation et le journal sa lecture. Le bonheur, finalement, aurait-il la forme d’une table de petit-déjeuner ?
Présentées en diptyques, les photographies déclinent ce rituel partagé par Juergen Teller et Dovile Drizyte, chez eux comme ailleurs. Le décor change, mais les fondamentaux demeurent : du café, quelques nouvelles du monde et deux personnes qui semblent avoir trouvé dans cette routine une raison suffisante de se réjouir. Une vision de l’amour débarrassée des violons, des bouquets de roses et des couchers de soleil calibrés pour Instagram. Ici, le romantisme se mesure en tasses servies et en matins recommencés.
Cette tendresse quotidienne trouve un prolongement plus charnel dans Symposium of Love, la série qui ouvre le parcours. Inspiré du mythe des moitiés originelles raconté par Aristophane dans Le Banquet de Platon, le couple s’y abandonne nu dans les dunes, ses corps s’entremêlant jusqu’à composer une seule silhouette. Deux êtres, une forme, zéro complexe. Chez Teller, la fusion amoureuse n’a rien d’une métaphore abstraite : elle se photographie, se transpire et se vit à même le sable. La mythologie antique n’avait probablement pas prévu ce niveau de spontanéité, mais elle aurait sans doute apprécié l’effort.
Des baisers, des ballons et beaucoup de caractère
Car l’amour, chez Juergen Teller, ne connaît pas vraiment de frontières. Il se décline en baisers échangés avec Rick Owens et Michelle Lamy, en fascination presque obsessionnelle pour un manteau Prada – une passion vestimentaire que les collectionneurs les plus acharnés comprendront sans peine – ou encore en célébration du football et de ses nouvelles icônes. Thierry Henry, Michael Olise et Cristiano Ronaldo rejoignent ainsi la galerie de ses sujets, tandis que le mariage de ce dernier avec Georgina Rodríguez, entre faste religieux et spectacle people, offre au photographe un terrain d’observation à sa mesure.
Mais réduire cette exposition à une collection de complices célèbres serait passer à côté de son véritable propos. Teller accorde aussi son regard à des femmes dont les trajectoires racontent la résistance, la liberté et la puissance de se réinventer. De Tracey Emin à Gisèle Pelicot, ses portraits composent une galerie de personnalités fortes, dont la présence ne tient ni au prestige ni à la photogénie, mais à une forme de vérité.
C’est sans doute là que réside la singularité de son travail : sous ses airs de joyeux désordre, l’œuvre de Juergen Teller témoigne d’une attention particulièrement aiguë aux êtres qui l’entourent. Il photographie sans chercher à embellir, observe sans trop expliquer et laisse à ses sujets la liberté d’occuper l’image comme ils l’entendent. La beauté n’est jamais une obligation, l’élégance encore moins. Ce qui compte, c’est d’être là, ensemble, pleinement.
« Guten Morgen Sonnenschein », Juergen Teller, galerie Suzanne Tarasieve, Paris 3e. Du 7 novembre 2026 au 16 janvier 2027.




