À l’heure où l’industrie textile s’étire entre ultra-sourcing globalisé et storytelling creux, une entreprise française joue la dissonance : Atelier Tuffery, fabricant de jeans depuis 1892, a décidé de remonter le fil de sa propre histoire… jusqu’au mouton.
En 2024, l’atelier lozérien a intégré dans ses effectifs deux bergers et acquis un cheptel de 150 brebis mérinos d’Arles. Un choix pastoral, littéral et stratégique, qui a donné naissance à quelque 150 agneaux. Aujourd’hui, le troupeau compte environ 300 têtes. Le fruit de leur première tonte a été récolté ce printemps et rejoindra, une fois lavé, peigné, filé et tissé en circuit court, les collections automne-hiver 2025-26.
Si la nouvelle semble tout droit sortie d’un manuel d’économie circulaire rédigé par Jean Giono, elle est au contraire résolument contemporaine. Atelier Tuffery ne se contente plus de produire localement : il produit désormais la matière première elle-même. Dans une industrie où le coton (importé) et l’élasthanne (issu de la pétrochimie) dominent, l’initiative frôle l’anachronisme… ou la clairvoyance.
Il ne suffit plus de faire beau et bien
estime Julien Tuffery, quatrième génération aux commandes.
Il faut raconter une histoire. Et pour qu’elle tienne debout, elle doit être vraie.

Un modèle vertical… dans les Cévennes
Ce « retour à la laine » n’est pas une opération marketing, mais le fruit d’une décennie d’investissement patient dans un modèle de production intégré. Depuis 2014, l’entreprise a structuré un véritable écosystème textile, de la culture du lin au tissage du denim, en passant par la formation d’artisans locaux. Coût total : environ 8 millions d’euros investis, tout en maintenant une rentabilité à deux chiffres.
L’élevage ovins s’inscrit dans cette logique : souveraineté, durabilité, ancrage territorial. L’entreprise valorise déjà plus de 15 tonnes de laine issues de filières françaises (principalement Lacaune), et prévoit d’y ajouter 2 tonnes de laine maison dans les trois ans.

Un jean, une carte d’identité territoriale
Atelier Tuffery ne court pas après la croissance explosive, mais après la cohérence. À Florac, sa manufacture de 2.000 m² inaugurée en 2022 accueille aussi bien des machines que des visiteurs. À Montpellier, la boutique ouverte en 2024 propose une expérience physique, loin de l’achat rapide. Le digital ? Oui, mais comme levier de diffusion, pas comme horizon.
Pas question non plus, pour l’instant, d’ouvrir un réseau de revendeurs. À 40 euros le pantalon prix d’achat, « la moitié seulement est fabriquée », précise Julien Tuffery. Le modèle reste artisanal, direct, parfois lent, mais solide : trois quarts des jeans sont produits sur place, et 20 % du chiffre d’affaires provient déjà de produits réalisés sans coton.
Des brebis pour ne pas se tondre
Ce choix de l’agropastoralisme est autant une déclaration de souveraineté qu’une assurance contre les fluctuations du marché mondial. Atelier Tuffery n’a pas oublié la délocalisation brutale de ses débouchés dans les années 1980, ni les tensions actuelles sur le lin. La laine mérinos devient alors un actif stratégique autant qu’un emblème.
Le troupeau, en plus d’entretenir les vignes de l’Hérault en hiver et de transhumer vers les plateaux lozériens l’été, offre à la marque une matière noble, renouvelable et locale. À l’heure où certains se demandent encore comment rendre leur business plus vert, Atelier Tuffery plante des sabots dans la garrigue.
Plus de renseignements sur ateliertuffery.com





