Chez Prada, les murs sont cassés avant même que les vêtements n’entrent en scène. Littéralement. Des façades éventrées, des portes sans maison, des cheminées sans feu : un paysage urbain post-traumatique installé au centre du défilé masculin automne-hiver 2026. Une ville fantôme, quelque part entre Kiev, Minneapolis et un souvenir d’architecture moderniste mal digéré. Bienvenue dans la nouvelle saison selon Miuccia Prada et Raf Simons.
Pendant que le reste de la mode italienne gonflent les épaules, élargit les pantalons et crie son envie d’exister, Prada fait exactement l’inverse. Tout est étroit, précis, presque inconfortable à regarder. Les manteaux – tweed Donegal, micro-chevron, cuir si fin qu’il semble respirer – glissent le long du corps comme une pensée claire dans un monde bruyant. Certains sont si fins qu’ils rendent les autres défilés presque comiques, comme si tout Milan avait confondu puissance et volume.
Le décor fait semblant d’être figé, mais les vêtements bougent. Ils parlent doucement, ce qui est souvent la manière la plus violente de dire quelque chose. Des trenchs semblent avoir survécu à une explosion, laissant apparaître sous l’étoffe des briques imprimées. Des car-coats de cuir craquelé ressemblent à des murs en plâtre fatigués. Les pulls et les hauts citent des faïences de Delft ou des paysages flous, comme des souvenirs qui insistent quand on voudrait oublier.


Rien n’est vraiment sage. Les chemises de politiciens – rayures impeccables, cols sages – sont sabotées : cols découpés, poignets lâches, boutons de manchette pendants comme des phrases inachevées. Les chapeaux ? Portés, maltraités, mal repassés, cousus sur les épaules comme des erreurs assumées. Les couvre-chefs militaires perdent toute autorité au contact de matières trop douces, trop étranges pour commander quoi que ce soit.
Il y a aussi ces capes ecclésiastiques, version Prada. Des cappa de cardinal transformées en objets fonctionnels, multipoches, en coton vert acide ou jaune solaire, portées sur des trenchs comme si la religion, la politique et l’utilitaire ont décidé de cohabiter sans hiérarchie. Subtil, presque sournois. Et très efficace.


Aux pieds, des bottes de randonnée urbaine, prêtes à marcher, fuir, manifester ou simplement traverser une ville qui se fissure. Un clin d’œil lointain au Raf Simons des années 1990, à ses défilés-youthquake, mais ici sans euphorie. La jeunesse n’est plus une fête, c’est une lucidité.
Concevoir cette collection a été inconfortable
a reconnu Miuccia Prada après le show.



Forcément. Comment parler de beauté quand le monde donne l’impression de s’effondrer ? La réponse, chez Prada, n’a pas été de crier plus fort, mais de faire mieux. D’enlever plutôt que d’ajouter. De chercher l’essentiel pendant que tout le reste s’agite.
Raf Simons l’a dit autrement, avec cette gravité tranquille qui le caractérise :
Continuer à faire des vêtements n’a de sens que s’ils provoquent une réaction réelle, presque physique, chez ceux qui les croisent dans la rue.
Chez Prada, cette saison, la mode ne promet rien. Elle observe, découpe, ajuste. Elle ne reconstruit pas les murs – elle montre les fissures. Et dans une semaine milanaise saturée d’effets, c’était peut-être le geste le plus radical. Le plus assumé.
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