Durant la Fashion Week, en quelques heures, on passe d’un minimalisme presque clinique à une fantaisie historique débridée, puis à un luxe « cavalière » et à une couture futuriste. La semaine offre un résumé assez savoureux : l’élégance subtile de Celine, le cuir souverain d’Hermès, la folie baroque de Vivienne Westwood et, pour finir, la démonstration très maîtrisée de Balenciaga sur les Champs-Élysées.
A Paris, change de décor, de musique, de tribu, et à chaque défilé une nouvelle vision du monde apparaît – ou au moins une nouvelle manière de porter un manteau très cher.
CELINE, ou la perfection légèrement de travers
Chez Celine, Michael Rider semble avoir trouvé une formule précieuse : faire du classique tout en le décalant d’un demi-pas.


Sa troisième collection confirme l’impression laissée lors des précédentes : il comprend parfaitement ce que doit être une garde-robe parisienne – et surtout comment la perturber subtilement. Après des saisons saturées de volumes spectaculaires, les silhouettes se resserrent. Manteaux smoking, blazers croisés et pantalons légèrement évasés ouvrent le défilé dans un noir impeccable, coiffés de chapeaux melon et de cloches rétro qui donnent à l’ensemble un parfum de cinéma-mode.
L’esprit évoque parfois l’ironie chic du film Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? : très élégant, mais jamais trop sérieux. Puis les détails prennent le relais. Les écharpes s’enroulent autour des têtes, les cols se déploient comme des sculptures textiles, tandis que surgissent manteaux en shearling animalier, pyjamas de soie écrue et blousons de motard caramel ou argent.
Présenté à l’Institut de France sous haute sécurité, le défilé est accompagné d’une bande-son où résonne feu Prince. Une collection cohérente, séduisante et très portable – ce qui, dans la mode actuelle, relève presque de la prouesse.
HERMÈS, en cavalerie chic dans la pénombre
Le défilé d’Hermès se tient à la Garde républicaine, près de la Bastille. Un lieu presque symbolique pour une maison née de la sellerie.


Sous la direction de Nadège Vanhee-Cybulski, la collection explore un territoire familier mais toujours efficace : le cuir. Beaucoup de cuir. Peut-être même presque uniquement du cuir.
Les silhouettes suggèrent une cavalière contemporaine qui hésiterait entre un cheval et une moto. Les zips diagonaux parcourent les vêtements comme des lignes de mouvement. Les cuissardes spectaculaires dominent la scène, accompagnées de jodhpurs en daim et de combinaisons de motard urbain en cuir matelassé.
Dans une palette sombre – noir, bordeaux, caramel – les mannequins avancent sur un podium métallique sinueux, baignés dans une lumière crépusculaire. L’ensemble dégage une sensualité calme, très maîtrisée, presque aristocratique. Hermès réussit ce paradoxe rare : transformer un équipement utilitaire en luxe absolu.
VIVIENNE WESTWOOD, la renaissance punk
Chez Westwood, l’histoire de la mode se transforme en pièce de théâtre.


Le directeur créatif Andreas Kronthaler imagine une collection qui semble sortir d’un rêve baroque. On y croise des manteaux à carreaux gigantesques portés ouverts sur des dessous très visibles, des blouses Tudor transformées en robes coquines et des vestes jacquard que les hommes portent avec une aisance parfaite.
Les silhouettes oscillent entre Renaissance et club londonien. La lingerie s’exhibe, les pantalons se parent de volants, les robes glissent des épaules avec une élégance presque théâtrale.
Kronthaler cite d’ailleurs comme inspiration le film The Canterbury Tales de Pier Paolo Pasolini. Le défilé se déroule dans un lycée moderniste inspiré de Le Corbusier, ce qui renforce encore le contraste entre architecture rationnelle et extravagance textile. Le résultat est joyeusement excessif, exactement l’esprit Westwood.
BALENCIAGA, Piccioli dialogue avec les fantômes
Le final se joue sur les Champs-Élysées avec le nouveau chapitre de Balenciaga.


Le designer Pierpaolo Piccioli semble dialoguer avec deux héritages à la fois. Celui du fondateur Cristóbal Balenciaga apparaît dans les manteaux cocon, les volumes tulipe et les cols entonnoir monumentaux. Celui de Demna se manifeste dans les sweats oversize et les pantalons gigantesques qui rappellent l’esthétique streetwear de la maison.
Entre les deux, Pierpaolo Piccioli installe sa propre écriture : drapés fluides, robes cocktail coupées en biais et silhouettes enveloppantes. Sur les écrans LED défilent des paysages de Californie, pendant que la musique de Steely Dan accompagne les passages.
La collection est étonnamment accessible, presque commerciale – mais c’est peut-être précisément sa force. Pierpaolo Piccioli réussit à faire dialoguer l’architecture couture de Balenciaga avec une mode contemporaine et portable.
Paris rappelle pourquoi la ville reste l’épicentre de la mode mondiale. Ici, les défilés ne sont pas seulement des vitrines commerciales : ce sont aussi des récits. Et parfois, de sublime spectacle.




