Au Grand Palais, lundi soir, Matthieu Blazy a fait décoller Chanel. Pour son défilé printemps-été 2027, le directeur artistique a convoqué grues en origami, plumes, nids, lingerie, corsets et tweed extensible dans un grand ballet où les archives de la maison prennent l’air. Et, surprise : même le tweed semble désormais capable de voler.
Il y avait quelque chose d’étrangement joyeux à voir Chanel voler. Pas métaphoriquement seulement. Au-dessus de nous, réunis lundi soir au Grand Palais, des dizaines de grues en origami illuminées semblaient flotter dans la nef. Leurs silhouettes se reflétaient sur le sol dans un ballet presque enfantin. On aurait pu croire à un gigantesque mobile suspendu au-dessus d’un berceau. Sauf qu’ici, le berceau était celui de la mode parisienne. Et que le bébé s’appelait Chanel.
Pour son défilé printemps-été 2027, Matthieu Blazy a choisi de faire de l’oiseau bien plus qu’un motif décoratif. C’est le fil conducteur de toute une collection qui revisite les archives de la maison avec une idée simple et redoutablement efficace : prendre ce qui semble le plus lourd, le plus patrimonial, le plus sacré et lui apprendre à voler. À commencer par Gabrielle Chanel.


Dans sa note d’intention, le directeur artistique raconte les « multiples vies » de la fondatrice. « À l’image d’un oiseau, elle a pris son envol et chacun de ses pas l’a menée vers la liberté », écrit-il. Tout est là. Car chez Matthieu Blazy, l’hommage ne consiste manifestement pas à mettre les archives sous verre. Il consiste à les secouer.
Le spectacle s’ouvre sur une lingerie en jersey dont les baleines apparaissent franchement, portée avec un négligé évoquant un filet de pêche. Une manière de placer immédiatement le vêtement du côté du corps, du mouvement et du déshabillé, avant de faire entrer en scène le tailleur de l’après-guerre.
Puis le ballet continue.
Le jupon de danseuse, l’une des signatures historiques de Chanel, revient en grand format, dans un bleu dragée impérial ou un blanc ivoire lumineux. Il est associé à un corset modernisé qui donne à la silhouette quelque chose de volontairement contradictoire : une allure et une attitude de fugueuse.




La fugueuse, justement, n’a pas oublié ses bagages. Elle emporte le tweed. Mais certainement pas celui qu’on attendait. Matthieu Blazy semble avoir décidé qu’il était temps d’interroger sérieusement le destin de ce tissu devenu synonyme de Chanel. Son pari est clair : rajeunir le tweed sans le dénaturer.
Résultat ? Un trompe-l’œil de tweed réalisé en soie fine et légère. Le tissu paraît là, mais son poids a disparu. Le tweed est devenu illusion. Et ce n’est que le début. La collection introduit également le « tweed smocké », une innovation technique présentée comme permettant d’obtenir un tissu extensible – une prouesse qui n’aurait pas été possible auparavant. Autrement dit, après avoir passé des décennies à symboliser la structure, le sérieux et l’élégance bourgeoise, le tweed apprend enfin à respirer.
Il était temps.
Cette légèreté traverse toute la collection. Elle était déjà annoncée dans les images dévoilées avant le défilé : une série de photographies en noir et blanc signées David Bailey, où Chanel dialoguait avec les plumes, les nids et les pattes d’oiseaux. Le décor et les vêtements racontent donc la même histoire.
Une histoire de métamorphose. Au premier rang, Pedro Pascal, Dua Lipa, Kristen Wiig et Sandra Hüller étaient là pour assister à cette mue spectaculaire. Une constellation de célébrités installée sous les oiseaux du Grand Palais, comme si la volière Chanel avait exceptionnellement ouvert ses portes.


Mais il y avait derrière le spectacle une autre raison de sourire. Chanel ne se contente pas, actuellement, de faire voler ses silhouettes. Ses affaires aussi prennent de la hauteur. Alors que le luxe sort progressivement d’une période plus difficile, les grands groupes renouent avec la croissance. LVMH a affiché une progression organique de 2 % au premier semestre, Hermès une hausse de 6 % à taux de change constants. Chanel, elle, aurait fait nettement mieux, selon Bloomberg, son chiffre d’affaires à périmètre comparable aurait progressé d’environ 16 %.
La coïncidence avec le thème du défilé est presque trop parfaite. Chez Chanel, cette saison, tout semble prendre de l’altitude.
Les oiseaux s’élèvent dans le Grand Palais. Gabrielle Chanel reprend son envol. Le jupon gonfle comme une aile. Le tweed perd du poids. Et Matthieu Blazy, à 42 ans, poursuit son entreprise de transformation sans donner l’impression de vouloir faire table rase. C’est peut-être là le tour de force de cette collection : réussir à moderniser Chanel sans lui demander de devenir quelqu’un d’autre.
Une plume ne cesse pas d’être une plume parce qu’elle vole. Un tweed ne cesse pas d’être du Chanel parce qu’il devient extensible. Et une maison centenaire peut encore avoir envie de décoller.
Lundi soir, au Grand Palais, le message était difficile à manquer. Chanel n’a pas fermé ses archives. Elle a ouvert la cage.




