Entre Londres et Ramallah, le créateur Ayham Hassan vient de décrocher le prix du Talent émergent lors de la deuxième édition du Prix de la mode du monde arabe. Une distinction qui récompense une vision singulière du vêtement, quelque part entre artisanat ancestral, expérimentation contemporaine et couture sans frontières.
La mode arabe a de nouveaux ambassadeurs, et ils ne comptent pas se contenter de faire de la figuration. Dans les murs de l’Institut du monde arabe, à Paris, la deuxième édition du Prix de la mode du monde arabe a célébré une génération de créateurs bien décidée à bousculer les codes. Lancée en 2025, la distinction entend mettre en lumière les talents qui réinventent les imaginaires du Maghreb et du Moyen-Orient, loin des clichés orientalistes.
Parmi les trente-quatre finalistes, Ayham Hassan a tiré son épingle du jeu en remportant le prix du Talent émergent. Un sacre qui tombe à point nommé pour ce diplômé de la prestigieuse Central Saint Martins de Londres, promotion 2025, déjà repéré par Vogue, i-D et Dazed. Son travail a également été présenté à Venise, au sein de la fondation du créateur Dries Van Noten. De quoi confirmer que le jeune designer n’a pas seulement de bonnes idées, mais aussi un vestiaire qui commence sérieusement à faire parler de lui.
Le passé n’a jamais été aussi bien habillé
Chez Ayham Hassan, l’artisanat n’est pas un argument marketing cousu à la dernière minute sur une étiquette. C’est le cœur même de sa démarche. Entre Londres et Ramallah, le créateur travaille avec des brodeuses et des artisans du Liban, notamment, dont il mobilise les savoir-faire pour imaginer des silhouettes contemporaines. Une manière de rappeler que les techniques anciennes n’ont rien de poussiéreux et que la tradition, contrairement à certaines idées reçues, sait parfaitement se renouveler.
Broderies, matières récupérées, gestes transmis de génération en génération : chaque détail participe à une réflexion sur ce que le vêtement peut raconter. Le designer ne se contente pas de préserver un patrimoine artisanal ; il le déplace, le transforme et lui offre de nouvelles perspectives. L’héritage devient ainsi une matière première à part entière, au même titre que la laine ou le fil.
Sa collection IM-Mortal Magenta : The Color That Doesn’t Exist, présentée au jury, illustre cette approche. Le vêtement y prend des allures d’armure, de refuge et d’affirmation de soi. Les silhouettes interrogent le rapport entre le corps et ses limites, tout en faisant dialoguer fragilité et puissance. Une garde-robe qui ne cherche pas simplement à séduire, mais à exprimer quelque chose – sans pour autant renoncer à l’ambition esthétique.

Une affaire de famille
Dans l’univers d’Ayham Hassan, la création se joue aussi loin des podiums. Sa mère, sa sœur, ses tantes et ses oncles participent à donner vie à ses idées, aux côtés des artisans avec lesquels il collabore. La transmission n’est donc pas un concept abstrait, mais une affaire de mains, de temps et de liens humains.
Un châle de sa collection en offre une illustration particulièrement personnelle. Réalisé à partir de laine issue de fins de stock récupérés localement, il a été en grande partie crocheté et brodé par sa mère. Plus qu’un accessoire, la pièce incarne une conception de la mode où la fabrication compte autant que le résultat, et où l’histoire du vêtement ne s’arrête pas au moment où il quitte l’atelier.
Cette attention portée aux ressources disponibles rejoint également les préoccupations contemporaines autour de la durabilité. Réutiliser, transmettre, faire avec l’existant : autant de principes qui donnent à son travail une dimension responsable sans transformer chaque création en manifeste écologique.
Le monde arabe, nouveau terrain de jeu créatif
Présidé par la princesse Noura bint Faisal Al Saud, fondatrice de la Riyadh Fashion Week, le jury de cette deuxième édition réunissait notamment Pascal Morand, président exécutif de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, Émilie Hammen, présidente du Palais Galliera, et la créatrice Yasmina Chellali. Cinq distinctions ont été attribuées pour saluer les talents les plus prometteurs de la région.
Après KML, récompensé en 2025, Ayham Hassan inscrit son nom au palmarès du prix dans un contexte où les scènes créatives arabes gagnent en visibilité. Du Maroc au Soudan, du Liban à la Syrie, les créateurs revendiquent des identités multiples et des pratiques qui échappent aux catégories trop étroites. L’enjeu n’est plus seulement d’être représenté dans le paysage international de la mode, mais de participer à en redéfinir les contours.
Pour Ayham Hassan, cette dynamique repose avant tout sur la collaboration. Son ambition dépasse sa propre marque. Il souhaite contribuer à l’émergence d’un écosystème où les créateurs de la région et de la diaspora pourraient échanger leurs savoir-faire, croiser leurs expériences et faire grandir une nouvelle génération. En somme, moins de chapelles, davantage de passerelles.
Sa vision revendique aussi une mode ouverte à tous les corps, sans distinction de genre ni d’origine, capable d’aborder des sujets parfois laissés dans l’ombre. Une approche qui considère le vêtement comme un espace d’expression autant que comme un objet de désir.
Avec ce prix, Ayham Hassan confirme qu’une autre idée du luxe est possible. Moins obsédée par le clinquant, plus attentive au geste, à la matière et aux personnes qui donnent forme aux vêtements. Et si l’avenir de la mode se jouait finalement dans ce savant mélange entre mémoire et mouvement, entre héritage et audace ?




