Elle a traversé les années 1980, les années coke, les années sans Gianni, et même les années Trump. Aujourd’hui, Donatella Versace a tiré sa révérence créative après avoir porté sur ses épaules halées l’une des marques les plus sulfureuses de la planète mode. Pas mal pour une muse supposée secondaire.
En 2025, Donatella Versace n’est plus directrice artistique de Versace. Fin d’une ère. Et début d’un nouveau rôle : ambassadrice suprême de la maison au glamour tapageur. Une promotion honorifique ? Pas tout à fait. Car qui mieux que Donatella — mi-icône, mi-caricature assumée — pour incarner la marque au logo Méduse et à l’ADN baroque ?
Derrière les lunettes noires et le brushing platine, un CV à faire pâlir les critiques les plus féroces : vingt-sept ans à la barre créative, une renaissance post-traumatique, et une transformation digne d’un opéra italien. Version pop.

Pas née pour briller — sauf dans l’ombre d’un frère star
Donatella Versace voit le jour en 1955 à Reggio de Calabre, dans un coin d’Italie où le soleil tape dur. Petite dernière d’une fratrie menée par Gianni, elle grandit entre les étoffes de l’atelier maternel. Elle se décolore les cheveux à l’adolescence, devient la muse attitrée de son frère, et le suit dans ses aventures milanaises. Là, elle apprend : l’instinct, la couleur, l’excès. Mais surtout, elle observe.
Lorsque Gianni crée Versace en 1978, Donatella est dans les parages. Pas en vedette, non, mais dans le conseil, dans l’intuition, dans l’image. Elle devine avant tout le monde l’importance des égéries pop. Madonna, Prince, Elton John : ce n’est pas un casting, c’est une soirée privée. Les mannequins, eux, deviennent des déesses. Naomi, Claudia, Carla : on ne parle plus de filles mais de figures. Et Versace devient un empire.

Le coup de tonnerre : Miami, 1997
Le 15 juillet 1997, Gianni Versace est assassiné devant sa villa à Miami. L’industrie est en état de choc. Donatella hérite, malgré elle, d’un trône tremblant. 20 % de l’entreprise, une marque orpheline, et une attente immense.
Elle n’est pas prête. Elle le sait. Le dit. Et s’effondre. Les années suivantes ressemblent à un défilé d’erreurs et de doutes. Donatella navigue à vue. Le style devient flou, les ventes s’effondrent, la presse people s’en donne à cœur joie. Son visage change, sa silhouette aussi. Sa fille Allegra, anorexique, attire les flashs malgré elle. Et la cocaïne devient un refuge discret mais réel, jusqu’à la cure de désintoxication, imposée en 2004 par des amis lassés de la voir sombrer.

Retour en force, stilettos compris
Mais Donatella est du genre tenace. En 2009, arrivée du PDG Gian Giacomo Ferraris. La stratégie s’aiguise, la marque se redresse, s’ouvre à l’hôtellerie, aux licences, aux accessoires. Versace revient sur les podiums avec des robes de gladiatrices couture et des campagnes qui claquent. Lady Gaga la chante, Loïc Prigent la filme, le public la redécouvre : pas seulement une survivante, une stratège.
Blagueuse, souvent pince-sans-rire, Donatella Versace manie l’autodérision comme un tailleur cintré. Elle joue de son image, exagère même parfois. “Je n’ai jamais eu de plan B”, lâche-t-elle un jour dans les colonnes de Libé. Et en effet, il n’y en avait pas. Il fallait que ça marche. Et ça a marché.
Ce que Donatella laisse derrière elle : un empire… et une légende
En 2018, la maison familiale devient propriété du géant américain Capri Holdings. Donatella Versace conserve son poste, sa vision, et surtout, sa liberté créative. Depuis le 1er avril, elle n’est plus aux commandes des collections, mais reste figure tutélaire et ambassadrice en chef, en charge des initiatives philanthropiques.
Une sortie à sa façon : digne, exubérante, et volontairement floue. Versace ne sera jamais une maison sobre ou modeste, et Donatella Versace n’a jamais cherché à l’être. Elle aura incarné la continuité dans la décadence, la fidélité dans l’excès, l’élégance dans l’outrance.
Après tout, qui d’autre pouvait porter une armure dorée tout en admettant, sans sourciller : “Longtemps, j’ai cru que je n’étais là que parce qu’il était mort” ? Peu de créateurs osent autant de vérité. Encore moins en talons de 12.





