On le croise partout. À Brooklyn comme à Belleville, à Toronto comme au Plateau-Mont-Royal. Assis en terrasse, il arbore son matcha latte mousseux comme un trophée, le regard ostensiblement plongé dans un roman qu’il a bien pris soin de choisir dans la dernière shortlist du Booker Prize. Un tote bag traîne sur sa chaise, sa bague à l’auriculaire capte la lumière du soleil, et son collier en argent tombe avec la précision d’un styliste sur sa clavicule. Le décor est planté : voici le « performative male », nouvelle figure masculine devenue phénomène culturel sur TikTok et dans les rues branchées.
Il n’apparaît pas de nulle part. Héritier direct du « soft boy », il s’inscrit dans la lignée des esthétiques masculines qui cherchent à s’affranchir de l’archétype viril classique. Mais là où le soft boy revendiquait une fragilité sincère, le performative male, lui, élève la mise en scène au rang d’art. Chaque objet, chaque geste, chaque mot semble calibré pour être remarqué. Il ne lit pas seulement bell hooks, il le lit en public. Il ne se contente pas de boire un café, il choisit un matcha vert mousseux, dont la couleur vibrante complétera le filtre d’une story Instagram. Sa sensibilité n’est pas cachée : elle est exhibée.
Dans certaines villes nord-américaines, la tendance a même basculé dans la parodie. On a vu émerger des concours de « performative males » où les candidats rivalisent d’imagination, guitare acoustique à la main pour reprendre Joni Mitchell ou tote bag rempli de tampons et de recueils féministes à distribuer en guise de preuves tangibles de leur empathie. Sur les réseaux, les vidéos circulent comme des documentaires animaliers, chacun traquant les signes distinctifs de cette espèce urbaine.
L’observateur attentif ne tarde pas à remarquer les motifs récurrents : les lunettes rondes choisies avec soin, le bouquet de fleurs acheté « par spontanéité » mais étrangement bien mis en scène, les discussions passionnées sur l’astrologie tenues avec un sérieux presque universitaire. Tout semble pensé pour envoyer des signaux rassurants, comme une collection de drapeaux verts destinés à séduire un public féminin qui en a assez du macho traditionnel.
Reste la question essentielle : où s’arrête la sincérité et où commence la stratégie ? Certains de ces hommes croient réellement aux causes qu’ils arborent, participent à des débats féministes, et se plongent sans ironie dans les essais de théorie critique. Mais la répétition mécanique des mêmes codes, la surenchère de signes de vertu, finit par éveiller un doute : et si ce n’était qu’un nouveau rôle, un costume social en vogue, une manière habile de capitaliser sur le désir contemporain d’authenticité ?
Sur TikTok, on a déjà trouvé un surnom à son incarnation la plus aboutie : le « performative final boss ». Mais derrière cette scénographie impeccable, une interrogation persiste : quand chaque geste devient performance, que reste-t-il de l’homme ?





