Au Grand Palais, cette saison, on n’entre pas simplement dans un défilé Chanel. On débarque sur un chantier. Un immense chantier, spectaculaire, presque joyeusement absurde.
Au milieu du plateau, douze grues à tour technicolor dominent la scène comme des sculptures pop. On dirait presque un Meccano géant posé au cœur du temple de la mode. L’effet amuse, intrigue, impressionne.
Le message semble limpide : Matthieu Blazy construit son Chanel. Et comme sur tout chantier ambitieux, il y a des plans, des essais, quelques détours… et de très belles trouvailles.


Le tailleur Chanel passe à la boîte à outils
Premier geste fort : Blazy s’attaque au monument de la maison, le tailleur Chanel. Blazer à quatre poches, jupe assortie, silhouette mythique. Une pièce presque sacrée.
Mais Blazy ne la place pas sous verre. Il la démonte, la transforme, la reconstruit. Le blazer devient veste-chemise souple, caban compact, redingote élancée. Les proportions glissent, les volumes changent. Et les couleurs surprennent : or bruni, noir irisé, argent métallique. Le tailleur historique passe soudain sous une lumière nouvelle.
Ce n’est pas une rupture. C’est une appropriation.


Chanel voyage dans le temps
Matthieu Blazy explore aussi les décennies comme on feuillette un album. Il convoque l’Art déco des années 1920, flirte avec la garçonne des années 1930, effleure la rigueur des années 1950, puis glisse vers le glamour des sixties.
Le podium est si vaste que les mannequins mettent près de cinq minutes à en faire le tour. Le rythme ralentit, l’intensité dramatique s’étire, mais le spectacle prend des allures de fresque. Par moments, la collection semble zigzaguer. Mais cette liberté nourrit aussi son charme.
La mini-jupe très mini
Blazy insiste sur une idée : la taille basse. Très basse.
Les blazers s’allongent. Les jupes raccourcissent. Les deux se rencontrent quelque part à mi-cuisse. Le résultat : une série impressionnante de silhouettes inspirées de l’entre-deux-guerres, avec des mini-jupes minuscules et des robes garçonnes dont la ligne de taille descend elle aussi très bas.
Une proposition audacieuse pour la clientèle Chanel, dont l’élégance penche souvent vers un chic plus classique. Mais Matthieu Blazy expérimente. Il pousse les lignes, teste les limites.


Le premier rang brille
Comme toujours chez Chanel, le premier rang scintille. On aperçoit Teyana Taylor, Margot Robbie, ambassadrice de la maison, le cinéaste Baz Luhrmann, mais aussi Kylie Minogue, Lily-Rose Depp et Olivia Dean.
Et surtout, on remarque une armée de VIC – Very Important Clients. Chez Chanel, ils abondent. Là où d’autres défilés semblent parfois clairsemés, ici la clientèle internationale se montre en force.
Et soudain, la couleur
Puis la collection change de ton.
Les couleurs arrivent comme une vague. Les écossais pailletés éclatent. Les tailleurs brillent. Les vestes-chemises et les robes fourreau s’illuminent. Les ateliers Chanel semblent en pleine euphorie : fleurs de tissu, fleurs métalliques, ornements qui surgissent partout. Sur les cheveux gominés des mannequins, des reflets irisés répondent aux lumières du podium.
Le casting traverse les générations, de l’adolescence à la cinquantaine. Chanel affiche une élégance plurielle.


« Chenille le jour, papillon la nuit »
Dans ses notes, Matthieu Blazy cite Coco Chanel :
La mode est à la fois chenille et papillon.
La métaphore traverse le défilé : des vêtements confortables, presque austères… et d’autres qui semblent prêts à s’envoler. Matthieu Blazy encadre d’ailleurs son spectacle avec prudence : cinq silhouettes classiques noires ou écrues ouvrent le défilé, deux autres le ferment. Une élégance presque monastique, qui rappelle l’abbaye d’Aubazine, inspiration originelle de Coco Chanel.
Comme pour rassurer les puristes : le Chanel intemporel reste intact.
Un Chanel fantasmagorique
Mais ce que l’on retient surtout, c’est l’énergie du spectacle. Grues géantes, tweed transformé, mini-jupes audacieuses, explosion de couleurs : le défilé ressemble à un laboratoire créatif à ciel ouvert.
Par moments excessif, parfois déroutant, souvent merveilleux, il laisse surtout une impression forte : celle d’un créateur qui cherche, tente, construit. Et au milieu de ses grues colorées, Matthieu Blazy semble affirmer une chose :
… le chantier Chanel ne fait que commencer !




