On pensait assister à un défilé de haute couture. On s’est finalement retrouvé en apnée à plusieurs milliers de mètres sous la surface, là où les méduses brillent dans le noir, les coraux deviennent sculptures et les robes semblent avoir évolué dans une autre dimension. Pour ouvrir la semaine de la Haute Couture parisienne, Daniel Roseberry, chez Schiaparelli, a signé un voyage hypnotique baptisé L’Appel du vide.
Avant même que le premier mannequin n’apparaisse, le spectacle avait commencé. À l’entrée du monument construit pour l’Exposition universelle de 1900, les flashes crépitaient au rythme de l’arrivée de Michelle Yeoh, Emma Corrin, Bad Bunny accompagné de son frère, Christian Louboutin, Law Roach, Sydney Toledano ou encore Delphine Arnault. La grande galerie se transformait progressivement en aquarium mondain où célébrités, dirigeants du luxe et rédacteurs de mode prenaient place autour d’un immense miroir transformé en podium, reflétant les fresques monumentales de Georges Picard.
Puis apparaît Marisa Berenson. La petite-fille d’Elsa Schiaparelli traverse la salle dans une robe noire sculpturale prolongée par une longue chaîne dorée qu’elle porte comme une relique familiale. Elle s’installe sous la fresque du Triomphe de la femme. Le symbole est évident. Quelques instants plus tard, trente silhouettes s’élancent au rythme d’une partition signée Ben Brunnemer, où basses profondes, violons inquiétants et chants presque abyssaux donnent immédiatement le ton.


Car Daniel Roseberry n’a pas simplement présenté une collection. Il a construit un écosystème.
En janvier dernier, L’Agonie et l’Extase avait placé la barre si haut que son propre créateur reconnaît avoir été paralysé par la peur de devoir reproduire la même magie. Dans sa note d’intention, l’Américain confie avoir voulu retrouver la recette… avant de comprendre qu’en couture, comme dans les grands fonds, vouloir tout contrôler revient souvent à manquer l’essentiel. Finalement, la panne d’inspiration est restée au vestiaire.
La collection automne-hiver 2026-2027 déborde d’idées. Les organismes marins deviennent vocabulaire stylistique. Les anémones, coraux, méduses et créatures bioluminescentes quittent les documentaires animaliers pour s’inviter dans les ateliers de la place Vendôme.

Chaque silhouette réserve son lot de surprises. Un boxer en dentelle noire entièrement brodé de fleurs et de perles. Une robe de dentelle rose poudré portée par Amelia Gray qui semble flotter plus qu’elle ne marche. Ou encore cette fascinante « robe sur une robe » : vue de face, un bustier brodé d’argent, de strass et de coquillages. Vue de dos, un corset de dentelle dessine discrètement un visage, comme si la silhouette possédait une seconde identité.
Le véritable tour de force se niche pourtant ailleurs, dans l’intégration presque invisible de technologies qui auraient pu paraître étrangères à l’univers de la haute couture. Latex. Silicone. Peintures cuites au four. LED. Sur le papier, la liste évoque davantage un laboratoire qu’un atelier de couture. Sur le podium, la magie opère.
Les lumières intégrées aux bustiers reproduisent la bioluminescence des créatures abyssales sans jamais tomber dans le gadget. Le silicone adopte une sensualité inattendue. Le latex se fait seconde peau. Les nouveaux matériaux ne cherchent pas à remplacer les savoir-faire ; ils leur offrent simplement un nouveau terrain d’expression. Le résultat est saisissant.


Une veste noire laisse pousser d’immenses tentacules comme une pieuvre. Une robe de tulle recouverte de points de silicone évoque une méduse en pleine dérive. Une autre silhouette devient littéralement un récif corallien vivant. Cette dernière, véritable manifeste technique, aurait nécessité près de 9 850 heures de travail. Bustier moulé, silicone laqué, tentacules en crin, broderies miniatures façonnées à la main… Ici, la prouesse artisanale disparaît complètement derrière l’émotion visuelle. C’est sans doute le plus beau compliment que puisse recevoir la haute couture.
En coulisses, Delphine Bellini ne cache pas sa satisfaction. La directrice générale de Schiaparelli explique que les ateliers n’ont disposé que de quatre à cinq mois pour explorer ces nouveaux matériaux, multipliant les échanges avec ingénieurs et spécialistes afin de trouver les bonnes densités de silicone ou d’intégrer discrètement les composants lumineux. Une phase d’expérimentation qui constitue désormais un savoir-faire supplémentaire pour la maison.
Le final résume parfaitement l’ambition de cette collection. Une robe blanche à l’apparence de porcelaine, façonnée dans un silicone émaillé, laisse s’échapper de délicats fils lumineux diffusant une chaleur jaune presque organique. La silhouette semble respirer. Vivante, sans jamais tomber dans la démonstration technologique.

Autour d’elle gravitent des accessoires qui prolongent naturellement le récit. Des bijoux évoquant des oursins et des anémones, sacs sertis de coraux, chaussures Bubble aux allures de sculptures marines.
Chez Schiaparelli, le futur ne fait décidément pas de bruit. Il scintille doucement dans les profondeurs.
Au-delà du spectacle, cette collection confirme aussi la montée en puissance de la maison. Alors que le marché du luxe cherche un nouveau souffle, Schiaparelli poursuit sa croissance en cultivant une rareté soigneusement orchestrée. Après avoir doublé la surface de son espace chez Bergdorf Goodman à New York, inspiré du concept imaginé par Daniel Roseberry pour Harrods, la maison prépare déjà de nouveaux lieux immersifs destinés à mettre en scène son univers.



