Il était une fois un défilé qui défiait le temps, l’espace et le sens commun. Pour ses vingt ans de création, Erdem Moralıoğlu a choisi le British Museum comme capsule temporelle et théâtre de ses rêveries textiles. Sous les colonnades majestueuses, les silhouettes ont traversé des siècles, des continents et même des planètes.
Le point de départ ? Hélène Smith, médium suisse du XIXᵉ siècle, dont les vies parallèles semblent inspirer chaque pli et chaque motif. Dans l’esprit d’Erdem Moralıoğlu, la voyante n’était plus seulement une figure historique : elle était dame de cour auprès de Marie-Antoinette, princesse indienne et exploratrice martienne. Trois identités, trois univers, trois actes d’un opéra de soie et de brocart.
Le premier acte plonge dans la France d’Ancien Régime : brocarts dorés, manches bouffantes et silhouettes élancées qui semblent surgir d’un portrait de Versailles. Chaque geste, chaque pas résonne comme une révérence au faste aristocratique, mais toujours avec ce petit décalage cher à Erdem Moralıoğlu : un vert acide surgit là où on attendait l’ivoire, un fil métallique scintille au coin d’une manche.




Puis vint l’Inde rêvée, où les tissus se drapent comme des saris et les couleurs explosent en camaïeux vibrants. Le blanc lacté côtoient les verts et les ors du Rajasthan, tandis que des détails d’ornementation semblent flotter dans l’air comme des poussières d’étoiles. La collection n’est plus seulement un hommage : elle devient récit, folklore et invention poétique.
Enfin, Erdem Moralıoğlu propulse son public sur Mars. Des éclats métalliques, des volumes asymétriques et des silhouettes quasi-cybernétiques prennent place sur le tapis. La créature martienne n’est pas effrayante, mais fascinante : un mix entre science-fiction naïve et romantisme gothique, comme si les médiums du XIXᵉ siècle avaient prédit le futur de la couture.
Le spectacle entier ressemble à une machine à rêves : la mode comme laboratoire de métamorphoses, où l’histoire se plie et se tord, où le réel se mêle à la fantaisie la plus débridée. Entre références érudites et clins d’œil futuristes, la collection interroge la mode elle-même : outil de narration, miroir du présent ou passeport vers l’imaginaire ?
Dans les coulisses, l’équipe d’Erdem Moralıoğlu semble autant exploratrice que couturière. Les accessoires semblent sortir d’une brocante victorienne revisitée par un illustrateur de science-fiction. Les coiffures, aériennes et délicatement improbables, transforment chaque modèle en personnage de roman. Et le public, plongé dans ce mélange d’histoire, d’ethnographie et de cosmologie textile, ne savait plus trop s’il assistait à un défilé ou à une expérience immersive.





