À Berlin, la valise ne roule plus : elle pense, traduit la langue des signes et sauve les marais. Pour sa quatrième édition, le Rimowa Design Prize a une nouvelle fois transformé le Kulturforum en laboratoire du futur, entre science-fiction bienveillante, design social et prototypes capables de faire rougir la Silicon Valley.
Le 11 mai dernier, dans le quartier de Tiergarten à Berlin, la maison historique de Cologne a réuni sept finalistes venus des meilleures écoles de design allemandes autour d’un mot-clé devenu incontournable : la mobilité. Mais ici, pas question de parler uniquement de bagages cabine ou de vélos électriques premium. La mobilité version Rimowa se veut sociale et émotionnelle.
Animée par la journaliste Valerie Präkelt, la cérémonie réunissait un jury où se croisaient le regard technologique de Stefan Daniel de Leica Camera AG, la sensibilité design de Farah Ebrahimi pour e15 et l’œil acéré du designer Konstantin Grcic. À leurs côtés : Beatrice Monguidi, PDG de Rimowa, et Alexandre Arnault, incarnation du luxe nouvelle génération.

Et le grand gagnant ressemble moins à un objet de design qu’à un épisode de Black Mirror optimiste.
Baptisé “Nura”, le projet de Samuel Nagel et Paul Feiler, étudiants de l’École supérieure de design de Schwäbisch Gmünd, prend la forme d’un bracelet intelligent capable de traduire la langue des signes en parole. Grâce à des capteurs EMG analysant les mouvements musculaires de l’avant-bras et à une caméra interprétant les expressions faciales, le dispositif convertit les gestes en langage oral – pendant qu’un écran retranscrit simultanément les réponses vocales. En résumé, un traducteur universel portable, pensé pour fluidifier les échanges entre personnes sourdes et entendantes. Une innovation aussi élégante qu’utile, qui leur a valu le premier prix et une dotation de 20 000 euros.

Mais le reste du palmarès prouve que les jeunes designers allemands ont définitivement quitté le terrain du simple “bel objet”.
Mention spéciale à “Paludi Harvester”, imaginé par Niklas Henning de l’Université de Magdebourg-Stendal. Derrière ce nom digne d’un vaisseau spatial se cache une machine agricole conçue pour remettre les marais en eau tout en permettant leur exploitation durable. Un projet où l’écologie rencontre l’ingénierie lourde – et où le roseau devient presque un matériau d’avenir.
Autre proposition remarquée : “Compassion Aid”, développé par Tim Kipper et John Roller. Leur dispositif de communication destiné aux secours d’urgence améliore les interactions avec les patients grâce à un système lumineux réagissant aux commandes vocales et aux signaux visuels. Parce qu’en situation de crise, la clarté d’un message peut parfois compter autant qu’un défibrillateur.

Dans un registre plus humanitaire, Tobias Kremer et Yannick Stilgenbauer ont présenté “A.R.C.”, une solution de refroidissement autonome pensée pour les régions chaudes dépourvues d’infrastructures. Le projet permet de conserver médicaments et denrées alimentaires sans dépendre d’un réseau électrique classique. Une glacière low-tech, en quelque sorte – mais avec une ambition géopolitique.
Le vivant était lui aussi au centre des préoccupations. Avec “HYVE”, Nicolas Nielsen réinvente l’apiculture itinérante sous forme d’habitat mobile pour abeilles. L’idée ? Reconnecter des espaces verts fragmentés dans les zones urbaines et agricoles afin de renforcer la biodiversité. Oui, même les abeilles ont désormais droit à leur coworking mobile.
Et parce que le design contemporain adore brouiller les frontières entre poésie et technologie, Jakob Schlenker a imaginé “PIP”, un petit compagnon électronique en forme d’oiseau destiné aux personnes âgées. Entre gazouillis rassurants, aide à la prise de rendez-vous et station d’accueil en forme de nid, le projet évoque une rencontre improbable entre Tamagotchi, assistant vocal et thérapie douce contre la solitude.

Enfin, dans la catégorie “le mobilier qui veut prendre son envol”, Valerio Sampognaro a dévoilé “Aerodomestics”, une collection de meubles inspirés du fonctionnement des cerfs-volants. Fabriquées à partir de toile de voile et de tubes d’aluminium, ces structures ultralégères interrogent notre rapport à l’habitat dans une époque où tout devient mobile – y compris le salon.
Au-delà des prix, Rimowa poursuit surtout une stratégie claire : se positionner comme acteur culturel du design contemporain, bien au-delà de ses célèbres valises rainurées. Une manière aussi de séduire une nouvelle génération de créateurs sensibles aux enjeux climatiques, sociaux et technologiques.
L’an dernier déjà, le premier prix avait récompensé “Hottie”, un dispositif portable de soulagement des douleurs menstruelles combinant thermothérapie et stimulation nerveuse. Cette année, la tendance se confirme. Le design ne cherche plus seulement à embellir le quotidien. Il veut désormais le réparer.
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