Il fallait quitter la ville pour mieux la regarder. Dimanche 22 février, on ne se contentait pas d’une invitation : on entreprenait une ascension. Direction les hauteurs du nord londonien, là où le théâtre victorien d’Alexandra Palace, sublime carcasse suspendue au-dessus du tumulte, ouvrait une brèche hors du temps. C’est ici que Simone Rocha a choisi d’installer son théâtre d’ombres et de rubans, sa fable irlandaise cousue à même la brume.
La créatrice ne fait jamais les choses à moitié. Cette saison, elle exige l’effort – dépasser les frontières familières, gravir la colline, accepter le vent. Comme un rite de passage avant d’entrer dans son récit. Le décor, à la fois délabré et grandiose, devient caisse de résonance d’une collection sans compromission, à la croisée des mondes : enfance et brutalité, poésie et sportswear, pureté et réalité.
Pour l’hiver prochain, Simone Rocha convoque deux figures tutélaires. D’un côté, les enfants cavaliers photographiés par Perry Ogden, silhouettes fières et cabossées, saisies dans les cités de Dublin. De l’autre, la geste picturale de Jack B. Yeats et son Tír na nÓg, la terre de l’éternelle jeunesse – mythe fondateur d’une Irlande où l’innocence flirte avec l’héroïsme.




Les rubans signatures se métamorphosent en cocardes de concours équestres. Les superpositions instinctives des gamins des rues inspirent des rencontres textiles imprévues : dentelles diaphanes contre mailles épaisses, soies transparentes contre lainages drus. La mémoire d’enfance se frotte à une rudesse urbaine assumée.
J’aime l’idée d’explorer un sportswear féminin, d’inciser des pièces lourdes pour les alléger avec des éléments plus fragiles
glisse la créatrice en coulisses.
Chez elle, la délicatesse n’est jamais mièvre : elle résiste, elle se débat.
Adidas sous les crinolines
Le choc des mondes se matérialise dans les silhouettes. Les robes fragiles s’acoquinent avec des bombers Adidas. Les chaussettes montent haut, les culottes raccourcissent, les pulls rustiques s’imposent sur des costumes sertis de broches en strass. L’accessoire devient armure. Le relief est revendiqué.


Sous les verrières fatiguées du théâtre, chaque passage ressemble à une chevauchée. On croit voir passer une héroïne sortie d’un conte, sneakers aux pieds, rubans au vent.
Il y a la pureté de la quête, et puis la brutalité de la réalité
commente Simone Rocha.
Tout est là : le frottement, la tension, la collision.
Au sommet de la colline, Londres semble loin. L’Irlande, elle, n’a jamais été aussi proche.




